Guessous et la sexualité féminine au Maroc

Posté le 16 juillet 2017 par Fatiha Aarour dans Non classé

  • Par Fatiha Aarour

« Au-delà de toute pudeur »est l’une des publications de la sociologue marocaine Soumaya Naâmane Guessous, parue en 1988 à Casablanca chez la maison Eddif. Cet œuvre, traduite en plusieurs langues, approche le tabou de la sexualité féminine dans la société marocaine des années quatre-vingt, en se basant sur le code de « la hchouma », un mot marocain qui  peut signifier à la fois pudeur et honte.

L’auteure cherche à dévoiler la sexualité féminine au Maroc et le façonnage du comportement féminin dans une société purement patriarcale. Une société influencée par l’accumulation de coutumes de plusieurs civilisations (notamment romaines et phéniciennes) qui se sont croisées sur cette terre berbère avant l’arrivée de l’Islam.

Cet ouvrage est le fruit  d’une enquête réalisée sur formulaire auprès de deux cents femmes âgées de quinze à quarante cinq ans et résidant à Casablanca. L’enquête s’est déroulée du 12 octobre 1981 au 28 août 1984. Les femmes interviewées sont de différents niveaux d’instruction: quarante sept analphabètes ; trente et une femmes de niveau d’instruction primaire ; quatre vingt dix de niveau secondaire, trente deux de niveau universitaire.

Soumya Naâmane Guessous est une sociologue engagée pour les droits des femmes. Elle a fait ses études universitaires à Paris où elle obtenu son doctorat. Ses recherches se focalisent sur la sexualité féminine, la condition sociale des mères célibataires ainsi que les droits des femmes et les droits de la famille. Elle a publié également d’autres ouvrages liés à ces thèmes de recherche, parmi lesquels on peut citer : Printemps et automne sexuels : puberté, ménopause, andropause au Maroc (2000) ; Nous les femmes, vous les hommes (2013) ainsi que Les femmes dans le Maroc d’hier et d’aujourd’hui (2016).

au dela de toute pudeur

L’auteure a pu aborder ses thématiques avec courage et sérieux académique remarquable. L’historien Paul Veyne, dont le témoignage apparaît sur les premières page de l’ouvrage, en fait l’éloge : « Par sa valeur et l’attitude de son auteure (ou autrice), ce livre honore la nation marocaine, précisément en cela qu’il est de stature internationale, par le sérieux du contenu, par sa qualité intellectuelle, par son sens de la réalité au-dessus des œillères qui réduisent à une optique provinciale, les visions nationales ».

L’œuvre est divisée en trois chapitres penchant sur différentes axes : l’espace clos de la soumission avant le mariage de la jeune fille ; le mariage, acte social et vie quotidienne et enfin le plaisir et la douleur des femmes. Nous allons essayer de présenter les idées principales du contenu de ce travail déclinées en axes généraux.

  • Le code de la hchouma 

Guessous inaugure son œuvre par sa tentative de décrypter le code de la hchouma dont dépend la sexualité. Ce mot spécifiquement marocain peut signifier à la fois la honte d’avoir  fait tel ou tel acte et la pudeur, bien que la hchouma soit autre chose. Elle est plus que la honte, plus que la pudeur. Cette « loi » discrète que l’on peut trouver dans tout lieu et toute circonstance. Elle dicte, contrôle, interdit en se cachant derrière des actes. Elle n’épargne ni le pauvre ni le riche, ni la femme ni l’homme ou les jeunes. Les individus l’appliquent inconsciemment.

Néanmoins, ce code diffère de l’un à l’autre. La hchouma de la jeune fille n’est absolument pas celle de la femme et ou de l’homme. Pareillement pour les jeunes et les vieux, les citadins et les campagnards. Encore, elle n’a rien à voir avec ce qui est haram (l’interdit dans l’Islam).

La hchouma se présente donc comme un voile qui cloisonne deux univers contradictoires : un conduit par les traditions et les coutumes, et l’autre relevant de la vie personnelle qui se vit discrètement loin des  conventions sociales.

  • La  religion et la sexualité féminine

L’auteure estime que les sociétés façonnées par le monothéisme et les religions du Livre ont toujours dissimulé le sujet de la sexualité, et que la femme a généralement été classée au rang des accessoires du plaisir masculin. Pourtant, les enseignements et les exégèses chrétiens, judaïques et musulmans ne sont pas pareils. Dans les religions juive et chrétienne, le plaisir est condamné ou considéré comme un mal nécessaire dans le cadre du lien conjugal ; par contre, les exégètes musulmans ont toujours reconnu  et affirmé le plaisir sexuel.

Les pratiques sociales au Maroc, comme c’est d’ailleurs le cas dans le reste du monde musulman, vont être éloignées du diktat religieux suite à un certain nombre de distorsions traditionnelles. Elles vont creuser un profond fossé entre la religion et la société. Ainsi donc, la tradition permet à l’homme le droit de la jouissance du corps, pendant qu’elle en prive la femme. De ce fait, la femme marocaine s’est retrouvée dans une situation de mutilation et d’enfermement dans un cercle d’interdits. La sexualité féminine et les pulsions naturelles seront étouffées à cause d’une croyance encrée dans les esprits. Cette croyance estimant que la femme représente un pouvoir néfaste sur l’homme en provoquant son désir.

  • Le façonnage de la sexualité féminine 

Guessous essaye de décoder le processus du façonnage de la sexualité féminine. Elle affirme que la phase entre la puberté et le mariage est cruciale dans la vie des jeunes filles. Leurs familles les préparent à leurs rôles d’épouses et de mères, et ce sans aucune éduction sexuelle basée sur l’épanouissement et le respect du corps. Apprendre à faire le ménage, la cuisine, la couture, les soins aux petits frères et sœurs, tels sont les aspects éducationnels transmis à la jeune fille. Une  éducation qui exclut en fin de compte toute éventualité d’un développement sexuel du corps féminin. Le souci  majeur est de le préserver et de protéger la virginité et la réputation de la jeune fille.

Par conséquent, la jeune fille bien élevée est celle enfermée entre quatre murs et qui n’a pas de contact avec l’homme. Ainsi, l’épouse de demain vit dans un monde où règne une bipartition sexuelle absolue, même si les exigences de la vie moderne viennent modifier la donne et s’opposer au modèle instauré depuis des siècles.

La différence entre le garçon et la fillette s’établit dès la naissance, et le comportement familial diffère selon le sexe. À partir de ce moment, un grand écart entre garçon et fille se met en place. Les garçons seront favorisés, tandis que les filles seront classées au second plan. La femme est donc mise à la disposition de l’homme dès son plus jeune âge. Une position d’infériorité dans laquelle elle restera figée toute sa vie.

Le corps de la femme est pris en otage par tous les membres de la famille. Cette situation s’accentue avec l’arrivée des premières règles, qui représentent une étape primordiale. La hchouma jaillit encore plus fortement. Les menstruations sont un sujet tabou et n’ont jamais été évoquées ou fait l’objet de discussion. La jeune fille a ainsi affaire à une situation de panique et d’angoisse mêlées à la honte, puisqu’elle ignore totalement l’origine de ce sang coulant de ses parties génitales.

De fait, toutes les connaissances transmises par la mère à la jeune fille sur cette partie du corps ne font qu’aggraver son anxiété. La peur d’avoir été violée pendant le sommeil devient un réel cauchemar. La jeune fille accueille donc ses périodes cycliques et les vit avec honte et dégoût. Le sang mensuel est perçu comme une souillure et non comme un fait biologique. De plus, la mère convaincue que la fonction sexuelle de sa fille a commencé, s’occupe, à partir de ce moment, de multiplier la vigilance vis-à-vis d’elle et ne cesse de la prévenir du danger que représente l’homme.

De surcroît, l’éducation sexuelle est transmise en tant que recommandations et interdits. La jeune fille apprend à contrôler et à étouffer ses désirs considérés comme honteux et anormaux:

On peut omettre l’existence d’une éducation sexuelle, dispensée par les femmes de la famille ; elle est transmise sous forme de recommandations et d’interdits : on apprend à la fille à retenir, et étouffer ses pulsions, à les considérer comme honteuses, anormales et source de péché. On lui apprend à préserver son corps, à protéger ses parties génitales plus que ses yeux, et on la met en garde contre l’homme. Si elle doit se conserver intacte, c’est pour appartenir entièrement à son mari. [Guessous, 1988: page 23]. 

Le corps devient ainsi un fardeau puisque la jeune fille ne reçoit que du négatif sur la sexualité. Cacher ses règles mensuelles, se mettre à préserver sa virginité et étouffer ses désirs et ses pulsions, telle est l’attitude de la jeune fille. Dans ces conditions, elle risque un vrai blocage de personnalité au niveau physique comme psychologique. La conservation de ses parties génitales devient une obsession, puisque la femme qui ne pourrait prouver sa virginité le jour de ses noces, est perçue comme source de honte pour toute la famille. L’hymen transpercé, cette tâche de sang encrée sur un tissu tout blanc, est indispensable pour le mariage. Il est considéré comme le plus précieux atout que possède une jeune fille.

L’auteure insiste sur le fait que la virginité est une affaire qui concerne la famille, l’entourage et parfois tout le quartier. D’ailleurs le rituel des noces le montre clairement, et l’hymen est vu comme hommage rendu aux soins de ses parents. C’est une attestation incontestable de la pureté et de la bonne conduite de la jeune fille, qui a bien su conserver son corps afin de le livrer à son époux. De sa part, l’époux qui déflore la jeune fille, est considéré comme puissant et capable de prouver sa virilité. Par contre, s’il s’avère que l’épouse n’est pas vierge, l’événement est accueilli comme catastrophe pour la famille toute entière. Le voisinage ne va pas rester à l’écart, il se mêlera dans cette affaire qui n’est guère personnelle.

Le rituel des noces se pratique selon la tradition et les normes fixées depuis des siècles. Les préparatifs « au grand jour » se focalisent sur la défloration et la tâche du sang. Un événement traumatisant pour un bon nombre de femmes qui en gardent un mouvais souvenir. Etre défloré par un homme qu’on voit pour la première fois, et sous la pression de la famille attendant derrière les portes, ne peut que laisser des séquelles difficiles à guérir.

Beaucoup de femmes ont à cette occasion vu pour la première fois la nudité masculine et en ont ressenti une honte et un effroi extrême. [Guessous, 1988: page 176].

La nuit des noces sensée être une affaire du couple devient une sorte de combat entre deux partis. La famille du mari d’une part, et la famille de l’épouse de l’autre. Tandis que la première attend la preuve de la virilité de son fils, la famille de l’épouse se hâte de voir le sang de l’hymen transpercé pour qu’elle puisse enfin se sentir soulagée. Le souci de la virilité pousse l’homme à s’armer de toute sa force pour transpercer l’hymen. Nombreuses sont les femmes témoignant la souffrance cruelle sentie lors de la défloration. Le coït se transforme en viol avec une absence totale de stimulation préliminaire.

La jeune fille se débat, et le mari doit pour la maîtriser faire appel à un tiers. « Mon mari que je voyais pour la première fois s’est déshabillé est s’est jeté sur moi sans m’adresser la parole. J’avais très peur, je criais, et il a appelé sa mère et ma tante qui m’ont attaché chaque main avec une jambe en me laissant les cuisses écartées. [Guessous, 1988: page 179].

Le passage à la nouvelle période de la vie féminine se fait par la déchirure de l’hymen. La sexualité prend, de ce fait, une autre allure. C’est à partir de ce moment que la femme commence à être l’objet de son mari et ne sert qu’à satisfaire ses frustrations sexuelles. Elle se met à son service et à celui de sa famille et ses enfants.

Guessous souligne aussi que le contrôle du corps des femmes devient parfois une véritable dictature, puisqu’il s’agit bien de l’honneur de tous les membres mâles de la famille. Le paradoxe c’est que c’est la mère qui s’occupe d’appliquer la loi masculine. Le viol des règles instaurées retombe entièrement sur la maman si sa fille ose les transgresser.

Le fardeau de la tradition lié à la virginité n’est tout de même pas inévitable. Il arrive que les jeunes filles décident d’elles-mêmes de se libérer de l’hymen et vivre leur sexualité sans honte, bien que cette catégorie soit une minorité. D’autres femmes qui ne sont plus vierges se sont données uniquement après de longues hésitations et sans un réel consentement. Elles le font juste pour ne pas perdre un partenaire qui ne veut plus d’acte sexuel superficiel insatisfaisant. En conséquence, l’hymenorraphie devient une solution pour les virginités perdues afin que les filles puissent échapper au scandale lors de la nuit de noces.

Nonobstant, les résultats de l’enquête menée par l’auteure ont montré que les jeunes filles interviewées s’intéressent de plus en plus à la sexualité. Cette dernière joue un rôle signifiant dans leur vie en comparaison avec les femmes mariées. Cette donne peut être expliquée par la différence générationnelle et le décalage culturel, bien que la sexualité soit considérée comme moyen de fonder un lien avec le futur mari. Le plaisir féminin est donc classé au second plan.

L’auteure explique également les aspects du rapport à la sexualité selon les catégories de femmes. Elle affirme que celles âgées de plus de trente cinq ans et dont le niveau d’instruction est bas voient la sexualité comme domaine réservé au mari. De plus, il existe un bon nombre de femmes qui vivent le rapport sexuel comme une insupportable corvée. Cette catégorie est en majorité âgée de plus de trente cinq ans et illettrée. L’acte sexuel et perçu comme un simple devoir conjugal  à rendre en contrepartie de la nourriture et du logement garantis par l’époux.

  • Désir insatisfait et jeu de séduction

Bien que la sensualité féminine n’ait pas de grande importance dans la vie maritale, le fait d’être désirée par le mari est l’objectif des femmes. Cela représente pour elles une sorte de réalisation et de satisfaction en soi. En effet, les femmes font un énorme effort pour attirer l’attention et le désir de leurs partenaires. Ruses et artifices de l’apparence, telles sont les armes déployées par la femme mariée à fin de retenir l’attention de son époux.

Dans la vie du couple, et contrairement au vécu des jeunes filles, les prohibitions pesantes sur la vierge disparaissent. Ainsi, se faire belle par le maquillage et la libre chevelure sont les outils « des vraies femmes » qui appartiennent à un homme. En revanche, dans certaines familles ultra conservatrices, il ne semble pas possible pour la jeune fille de se montrer maquillée devant son père est ses frères aînées. Sinon, son attitude ne sera pas perçue comme acte innocent mais plutôt chargé d’érotisme.

La sensualité féminine va de paire avec la propreté et la beauté. Le bain maure n’est pas seulement un lieu de sociabilité et de rencontre entre femmes, mais aussi une  sorte d’institut de beauté. La nuit d’amour passe par le bain maure pour la majorité de femmes, tandis que les jeunes filles établissent très rarement un lien entre les deux, et ce suite aux changements que connait la société marocaine.

  • Vie sexuelle et orgasme opprimé

L’auteure évoque aussi la nature de la vie sexuelle telle qu’elle est vécue par les jeunes filles déflorées. Le rapport sexuel chez cette catégorie ne se limite pas à la seule zone vaginale. Ces jeunes filles ont majoritairement des rapports sexuels intravaginaux. Si certaines préfèrent l’intromission vaginale, d’autre optent pour le cunnilingus, tandis que la sodomie est considérée généralement comme acte humiliant, dégoutant voire impie.

La jeune fille qui tient à garder sa virginité se permet parfois de jouir du rapport sexuel avant le mariage. Elle accepte la fellation, le cunnilingus et plus rarement la sodomie. Elle peut même parfois contrôler la situation et orienter son partenaire aux zones sensibles de son corps. Elle le fait sans hchouma et ne prête aucune d’attention à ce que pense son partenaire. Ce dernier ne sera pas en tout cas son futur mari. Elle perçoit le coït comme une aventure dont elle cherche à tirer profit. Mais dès que la fille rentre au foyer des parents, elle remet son masque de pureté et réintègre le personnage de la fille modèle qu’exige le contexte familial.

Par ailleurs, un nombre de jeunes filles trouvent une difficulté à atteindre l’orgasme de manière régulière. Elles se retrouvent enclavées dans la honte et l’anxiété qui rejoignent l’entrave de la virginité. Une vraie barrière difficile à franchir pour atteindre son plaisir. L’excitation clitoridienne par le sexe masculin ou la main du partenaire sont des pratiques courantes. Les concernées n’arrivent pas  tout de même à en profiter à cause de leur timidité.

L’absence du désir et le blocage sexuel et émotionnel n’est pas une caractéristique réservée aux jeunes filles. De leur part, les femmes mariées n’osent pas prendre l’initiative de faire l’amour avec leur mari, bien qu’elles soient d’un niveau culturel et social plus au moins favorable et fréquentent leur époux avant le mariage.

L’acte sexuel est donc régi par des lois sociales qui gèrent le comportement des individus. Un nombre de femmes n’atteint pas d’orgasme et ne ressente aucun désir sexuel vis-à-vis de leur partenaire, mais elles se livrent tout de même à une comédie simulant le plaisir. De ce fait, la relation maritale est marquée par un déséquilibre profond et une grande frustration, puisqu’elle se fonde presque strictement sur la satisfaction du désir masculin.

Néanmoins, une catégorie de femmes arrive à ressentir l’orgasme dans un autre lieu et un autre temps. Les veuves et les divorcées qui se trouvent seules, bénéficient des mêmes avantages que celles qui ont choisi l’adultère. C’est dans ce contexte illégal et secret qu’elles arrivent à se libérer de leur frustration.

En dernier lieu, l’acte sexuel sensé être un moment d’amour et d’affection se transforme en une sorte de commerce du corps féminin. La jeune fille est réduite à un objet de séduction et de plaisir quand on arrive à user de son corps. Tout se passe sous silence et elle n’en est même pas consciente. Et au lieu de chercher à s’affirmer par son esprit est son épanouissement personnel, elle a recours à son corps pour se conformer à  un modèle de « modernité » usé abusivement par les hommes, et se trouve ainsi au service de la misogynie.

L’éducation et le façonnage de la sexualité féminine tels qu’ils sont appris par la jeune fille la laissent prisonnière dans les murs de la honte et de la culpabilité. Une grande partie des femmes n’est pas préparée psychologiquement à jouir du plaisir de la sexualité. Elles sont écartées de l’acte d’amour.

Aussi, les problèmes psychologiques résultant du façonnage du corps ne semblent pas être les seuls obstacles à l’épanouissement du corps féminin et à la spontanéité de l’acte sexuel. D’autres éléments viennent aggraver la situation, l’absence d’entente au sein du couple en premier lieu. La majorité des couples marocains sont constitués par deux personnes qui ne sont pas sur la même longueur d’onde, deux individus particulièrement différents l’un de l’autre. C’est une union caractérisée par le manque total d’affinité et de partage, puisque le couple n’est que le fruit d’un arrangement familial.

La vie maritale semble donc très loin d’être une union d’épanouissement et d’affirmation mutuels. L’acte de mariage (le Nikah)  trace au préalable le rôle de la femme qui doit être au service dans son époux dans tous les sens du terme. Le corps qui appartenait à la famille devient la propriété du mari. Nonobstant, la relation adultère demeure un refuge pour une partie des femmes qui cherche le plaisir sexuel loin de l’union conjugale. Ce type de relation est plus satisfaisant pour les femmes qui retrouvent leur désir et leur féminité et les vivent librement loin des entraves maritales.

En revanche, l’époux libéré de toute contrainte sociale gère deux types de femmes. D’une part, l’épouse et la mère de ses enfants, ou la femme-raison, souvent très respectée, et de l’autre on trouve la femme-sexe qui sert à satisfaire ses pulsions et ses frustrations :

Le mari aura donc affaire à deux types de femmes : la femme-raison qui est l’épouse, la mère des enfants, à qui il voue le plus grand respect dans le déroulement du devoir conjugal, et la femme-sexe, avec laquelle il compense ses frustrations. Cette attitude de l’homme semble être un héritage du passé, du bon vieux temps où l’épouse, qui lui donnait la possibilité d’entretenir sa fonction maternelle, alors que l’esclave procurait au maître le plus intense des plaisirs dans les plus fantaisistes jeux d’amour. Esclaves hier, « filles de rues » aujourd’hui, l’homme réussit à se garantir un exercice sexuel diversifié alors que l’épouse, sage et vertueuse, restera prisonnière de ses frustrations. [Guessous, 1988: page 261-262]. 

En somme, l’enquête de S.N Guessous a mis en exergue la sexualité féminine des années quatre vingt, où la société marocaine semblait très conservatrice par rapport à l’époque actuelle. Bien que la loi marocaine soit encore intolérante vis-à-vis de l’acte sexuel en dehors du mariage, les normes de façonnage et du contrôle du corps ont beaucoup changé, même au sein des foyers traditionnels. De plus, une partie considérable des jeunes marocain.e.s réclame, de plus en plus, ses droits et ses libertés individuels. Les associations des droits humains et celles qui défendent les libertés individuelles[1] continuent, à leur tour, à mener un combat réel pour le changement des lois marocaines et la reconnaissance des droits et des libertés individuels : une tâche qui ne semble pas facile face au conservatisme manifeste de l’Etat.

Bien que le travail de Guessous soit important, puisque elle a pu dévoiler les aspects d’un sujet tabou, il n’a pas pu échapper aux généralisations et aux jugements. D’abord ni l’échantillonnage ni le lieu de l’enquête (Casablanca) peuvent être représentatifs. Le Maroc est un pays caractérisé par ses diversités ethniques, culturelles, ainsi que ses divergences de coutumes et de traditions. Ce qui peut relever de la hchouma à Fès, à titre d’exemple, paraît toute à fait normal à Khénifra ou Ifrane (moyen atlas).

 Si le corps de la jeune fille était très maîtrisé dans le milieu citadin, où l’on interdisait jadis tout contact avec les hommes, la situation dans d’autres régions était totalement différente. Par exemple, au moyen Atlas (région berbère qui s’étend sur 350 km, du sud-ouest au nord-est du Maroc), les jeunes filles et les femmes, en général, jouissaient d’une liberté sexuelle remarquable. La mixité et le contact avec les hommes ne posent aucun problème. Le corps des femmes de cette région a pu, relativement, échapper à la dictature de la domination masculine, bien que cette société soit plus au moins influencée par les coutumes et les cultures d’autres composantes de la société marocaine.

D’ailleurs les sociétés du moyen Atlas sont perçues comme « les plus obscènes et décadentes » des berbères. Un bon nombre de stéréotypes circulent encore entre les marocains estimant que les femmes de cette région sont très « obsédées » par le sexe et manquent de pudeur. Un proverbe marocain l’exprime clairement en distinguant entre trois catégories de berbère :

Berbères de fierté (le rif), berbères de trésor (le souss) et berbères d’ordure (moyen atlas)[2].        

 

 

 


[1]On peut citer comme exemple l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI)

« شلوح العز، شلوح الكنز، شلوح الخنز« [2]

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